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Le rôle des parents dans l'éducation nutritionnelle des enfants
Naomishi Ishige, spécialiste japonais en anthropologie culturelle a écrit divers ouvrages autour de la vie alimentaire et l'importance
des repas. Il est également le père de la théorie de la civilisation basée sur la nourriture.
Naomishi Ishige explique que partager la nourriture renforce le groupe et contribue à sa cohésion. Le repas pris en commun
est également un moyen de communication qui permet aux participants d'exprimer leur identité au sein du groupe.
Partager un repas est aussi partager des sensations, c'est pourquoi dans de nombreuses sociétés les rites
s'accompagnent habituellement de festins qui se prêtent à l'établissement de liens entre les personnes et au resserrement
de ces liens.
L'anthropologue observe que chez les animaux, l'acte alimentaire est toujours individuel ; ce n'est ni un moyen de communication ni un prétexte pour se réunir.
Il en conclut que la commensalité est particulière à l'être humain et coïncide avec l'apparition du genre humain. Il en résulte clairement
que manger n'est pas pour l'homme un acte individuel mais une activité fondamentalement sociale. Les bonnes manières à table
précisent les règles codifiant l'intervention de chaque participant et le bon déroulement du repas. Chaque société définit ses normes
de comportement, que ses membres utilisent des instruments pour manger (cuiller, fourchette, baguettes...) ou qu'ils mangent avec
les doigts.
Sous cet éclairage on conçoit l'importance de la cuisine familiale, aussi bien la pièce de vie qui est au coeur du foyer, que la
transmission d'une culture alimentaire et culinaire propre au groupe humain.
Dans le dernier quart du XXème siècle, l'émergence d'un nouveau mode de consommation a vu le jour, avec les fast-foods, les plats
cuisinés et les produits de snacking (grignotage) qui permettent à chacun de manger séparément des autres membres de la famille,
rapidement et facilement, à un horaire éventuellement décalé, pour répondre à un besoin physiologique mais non plus social.
Est-ce à dire que l'acte alimentaire est sur le point de devenir individuel, chacun mangeant ce qu'il veut quand il le veut ?
Cela signifie-t-il que le sens même de la famille basée sur le partage de la nourriture est en train de se perdre et que l'espèce
humaine retourne à un repas individuel semblable à celui des animaux ?
Pour Roberto Damatta, professeur d'anthropologie sociale et auteur brésilien, les deux modèles alimentaires ne s'excluent pas
mutuellement mais peuvent au contraire cohabiter et se renforcer l'un l'autre à travers une curieuse circularité. Il y a un acte
alimentaire moderne qui consiste à manger de façon solitaire et impersonnelle un produit culinaire individuel comme un hamburger
en compagnie d'étrangers, c'est ce qu'on peut appeler la nourriture de rue. Et il y a d'autre part un acte alimentaire traditionnel,
une nourriture familiale, faite de repas pris en commun permettant de consolider le groupe en entretenant les relations personnelles
qui donnent forme et sens à l'existence. Le modèle d'acte alimentaire avant tout socialisateur est quelque chose d'indissolublement
lié au cercle des parents et amis, c'est-à-dire à ceux avec qui l'on partage une même intimité.
L'éducation nutritionnelle est donc à la fois un facteur favorisant la socialisation des plus jeunes en plus d'être un facteur de santé. Ce sont en premier lieu
les parents qui décident quels aliments vont être proposés ou mis à la disposition des enfants, conformément aux usages alimentaires de leur société.
Les enfants reproduisent pour leur part le modèle alimentaire parental en s'appropriant leurs habitudes nutritionnelles qui les aident à forger leur identité.
Ce modèle alimentaire avant tout familial sera par la suite élargi en partageant la nourriture avec d'autres personnes, par exemple lors de repas pris
à l'extérieur de la cellule familiale, avec des amis, collègues ou relations, qui sont aussi des référents de l'appartenance à une génération, à une culture et à une classe sociale.
De nombreuses études ont montré que dans les diverses sociétés, tout ce qui est comestible n'est pas pour autant admis comme nourriture.
Pour qu'un aliment entre dans la gamme alimentaire d'une société, il faut que sa symbolique soit conforme à l'histoire, aux croyances et aux valeurs du groupe.
Les parents sont les acteurs premiers et fondamentaux qui véhiculent auprès des enfants ces croyances culturelles, auxquelles se mêlent consciemment ou non des croyances alimentaires individuelles.
Tandis que ces valeurs sont généralement l'objet d'une transmission exprimée à travers l'enseignement direct, ce qui est explicitement montré et dit, d'autres repères relatifs au comportement alimentaire sont donnés à l'enfant involontairement, par le biais d'un enseignement indirect induit par le non-dit et l'implicite.
C'est ainsi que les enfants héritent des qualités et défauts des habitudes alimentaires de leurs parents et qu'on a pu observer que les connaissances nutritionnelles de la maman étaient en corrélation avec la santé nutritionnelle de l'enfant.
L'une des principales raisons pour laquelle les enfants mangent comme leurs parents est, comme nous l'avons vu précédemment, que ce sont les parents qui achètent, la plupart du temps, les aliments que l'on trouvera à la maison. Les choix réalisés par les parents au moment de faire les courses ont par conséquent une influence décisive.
En fonction de ce que recèlent les placards et le réfrigérateur, non seulement les repas pris en commun seront différents d'une famille à l'autre, mais en outre les collations que peuvent prendre enfants et ados au retour de l'école pourront également être d'une qualité nutritionnelle très variable. Ainsi, selon que les plus jeunes auront ou non à leur disposition des aliments agréables et faciles à consommer, ceci guidera leur choix au moment de composer leur goûter. Il est donc capital que les parents aient prévu des aliments adaptés et éventuellement réalisé certaines préparations permettant à l'enfant de prendre une collation saine, ne déséquilibrant pas la ration et n'incitant pas au grignotage.
Par ailleurs, ce que l'enfant voit faire à la maison représente pour lui le modèle d'une alimentation qu'il considère comme normale. Cela concerne aussi bien la structure des repas que les modes de préparation des aliments ou encore la taille des portions servies. Ces notions continueront de guider ses choix pendant des années, voire toute sa vie.
Enfin, l'enfant en quête de repères dans son apprentissage du monde, va assimiler les diverses règles alimentaires familiales, même si ces règles ne sont pas toujours conformes à la bonne couverture de ses besoins nutritionnels.
Les parents peuvent aussi, sans s'en rendre compte, poser des préceptes dont les fondements et l'objectif sont bien-fondés mais qui, en réalité, induisent un message
éducatif très éloigné de l'enseignement qui aura voulu être effectivement donné. Imaginons par exemple le marché parent-enfant
qui est relativement courant à l'heure de manger un aliment que l'enfant apprécie peu :
« - Si tu finis ta ratatouille, tu pourras manger ton dessert. » Le parent veut ici convaincre l'enfant de manger ses légumes et n'est
généralement pas conscient que sa proposition implique finalement que le dessert présente un intérêt particulièrement important,
et que l'on devrait toujours avoir envie de manger un dessert. Les légumes ne sont pas intéressants de par eux-mêmes, mais
seulement parce qu'ils permettent de manger le dessert. Le message que le parent veut faire passer est « - Mange ces légumes,
ils sont bons pour ta santé et en acceptant d'en manger, petit à petit, tu vas te familiariser avec leur goût et apprendre à les aimer.»
Mais le message reçu par l'enfant est « L'aliment essentiel, le plat dont on ne peut pas se passer, c'est le dessert. »
De ce fait, le message que l'on croit communiquer n'est pas toujours celui qui est reçu. En outre, dire n'est pas suffisant pour
inculquer une notion ; il importe aussi et surtout qu'à la table familiale, les principes énoncés soient mis en application.
Si les parents encouragent la consommation d'aliments tels que les légumes, les fruits, les yaourts, en insistant sur le fait que l'enfant devrait manger ces aliments servis à la cantine, mais que lors des repas pris en famille ces aliments sont absents, l'enfant en concluera qu'ils sont optionnels ou superflus.
Il faut donc veiller à ce que les messages parlés ne soient pas en contradiction avec les messages comportementaux, car l'enfant apprend non seulement grâce aux explications qui lui sont fournies mais aussi, en grande partie, en exerçant ses facultés d'observation.
Entretenir un dialogue argumenté avec calme, tendresse et patience, et montrer l'exemple en appliquant à soi-même les valeurs prônées contribuent à une éducation nutritionnelle cohérente.
Soulignons, pour conclure, qu'il appartient aux parents de poser ces repères qui vont aider l'enfant et que ce dernier n'est pas capable de les inventer ni de les deviner. Les parents ne doivent pas se décharger de leur responsabilité en reportant le poids des choix alimentaires sur les épaules des enfants, même s'ils croient par là leur faire plaisir et se montrer attentifs à leurs désirs.
Lorsqu'on croise dans les magasins des adultes faisant leurs commissions en famille, et que ces parents demandent à leurs enfants de composer le menu du dîner ou de remplir le charriot, il y a là un véritable problème. L'enfant n'est pas en mesure de faire ce choix de façon éclairée ; il ne devrait pas assumer une telle responsabilité à la place de ses parents. Tiraillé entre ses préférences gustatives (qui n'iront pas spontanément vers les légumes sans un apprentissage préalable) et l'envie de faire plaisir à ses parents en apportant la réponse qu'il pense que l'on attend de lui, c'est une véritable torture de laquelle ne ressort généralement rien de bon, tant sur le plan nutritionnel que psychologique...
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